Editorial: La force des démocraties peut aussi les détruire
Que tout le monde puisse donner son avis constitue le cœur même de la démocratie. Or, ce principe peut être détourné pour servir ses propres intérêts, avertit Judith Hochstrasser, codirectrice de la rédaction.

Même dans les communautés fondées sur la démocratie directe, l'égalité est toujours menacée. Par exemple, lorsque quelqu'un possède davantage et se trouve ainsi en position de force. Ou simplement par celles et ceux qui savent mieux argumenter. | Illustration: Simon Landrein
J’ai travaillé dans un café coopératif avant d’entrer en fac d’histoire. Le personnel prenait toutes les décisions collectivement. Cette époque pleine d’idéaux était exaltante. Tout comme sont inoubliables ces réunions marathons que l’on tenait sur les moindres aspects du service. Une fois, nous avons discuté de la préparation du cacao froid. Deux camps s’opposaient: l’un tenait à dissoudre le cacao en poudre dans un peu d’eau chaude jusqu’à obtenir une pâte lisse, avant d’ajouter le lait froid. L’autre mélangeait directement la poudre avec le lait froid. Les arguments s’entrechoquaient: goût raffiné, consistance parfaite. Ou rapidité dans les moments de stress. Ce genre de considérations mérite réflexion. Mais quelle frustration de voir les deux camps se disputer pendant deux heures!
Cela n’avait évidemment aucun lien avec le sujet. Les deux débatteurs les plus passionnés se livraient depuis des mois déjà à une lutte pour devenir le leader informel du collectif. Ces querelles de démocratie directe illustrent parfaitement ce qui fait la force des démocraties, mais peut aussi les détruire. Que tout le monde puisse prendre part aux délibérations en constitue l’essence, souligne le philosophe politique Francis Cheneval en page 16. Or, des porte-parole peuvent justement détourner cette possibilité pour se positionner à leur avantage. Le camp adverse est alors souvent rabaissé, et les slogans émotionnels peuvent aller jusqu’à une polarisation totale. Le groupe aux opinions différentes devient l’ennemi et est exclu du demos appelé à codécider.
Ce sont les dérives regrettables. Les démocraties peuvent heureusement aussi fonctionner autrement, davantage à la manière des sciences humaines: avec examen des arguments et contre-arguments et, parfois, un consensus final. Ce dernier tient jusqu’à ce que quelqu’un apporte de meilleurs arguments et qu’une renégociation s’impose. Le savoir reste ainsi en perpétuel mouvement. Tout comme la démocratie. Quiconque valorise l’approche scientifique reste ouvert à des discussions de fond sans cesse renouvelées, y compris dans le processus démocratique. Et résiste aux ambitions visant à s’emparer du pouvoir à travers ces débats.