Pourquoi la technocratie n’est pas non plus la solution
Les débats politiques ne peuvent pas simplement être résolus par la devise «Follow the science», ni par celle de «Stick to the facts». Dans son essai, la politologue Eri Bertsou décrit comment la science peut contribuer à la démocratie.

Quand le nerd prend le contrôle de la cuisine de la coloc, tout devient sain et efficace. Ou bien? | Illustration: Simon Landrein
Depuis une décennie, peu d’expressions ont autant mis à l’épreuve les relations entre science et démocratie que «Follow the science». Un appel évident qui exhorte les responsables politiques et citoyens raisonnables à s’en remettre à la clarté des preuves.
Or, ses inconvénients sont toujours plus apparents. Directives Covid-19 contestées, opposition de la population aux politiques de neutralité climatique, pressions politiques sur le financement de la recherche: les tensions entre la science et la démocratie sont perceptibles partout en Europe et dans le monde entier.
Le problème repose sur deux malentendus: Premièrement, «la» science n'existe pas, et deuxièmement, on ne peut pas simplement la suivre. Elle est plutôt à considérer comme une pratique de la méthode scientifique, une démarche rigoureuse consistant à vérifier des hypothèses à la lumière des données disponibles, puis à les réviser lorsque de nouvelles preuves l’exigent.
Le savoir scientifique progresse justement par la réfutation des théories antérieures. Considérer la science comme un monolithe donne une fausse image de son fonctionnement et conduit à la désillusion à l’égard du progrès sociétal.
La politique crée des gagnants et des perdantes
Cette formulation efface aussi une distinction que les démocraties modernes auraient tout intérêt à préserver. La science peut nous aider à comprendre le monde et ses mécanismes: à quelle vitesse la planète se réchauffe, comment un virus se propage, comment la politique monétaire circule dans une économie. Elle peut décrire le comportement de groupes et les compromis acceptables pour ces derniers.
Mais aucune recherche scientifique ne peut nous dire comment une société devrait vivre ni quelles politiques adopter. Ces choix relèvent de la sphère politique. Et des choix politiques produisent par nature des gagnants et des perdants. Traiter ces choix comme des questions scientifiques ne confère pas plus d’autorité à la science. Bien au contraire: cela peut sérieusement ébranler la confiance du public dans la science.
Invoquer l’autorité scientifique pour invalider des points de vue opposés lors de débats publics, pour restreindre le cercle des voix légitimes ou présenter des ambitions politiques comme des vérités objectives, peut vider de leur substance la délibération et le pluralisme dont dépend une démocratie saine. La population commencera alors à remettre en question cet état de fait et les institutions qui le perpétuent.
Les recherches que j’ai menées avec des collègues dans diverses démocraties européennes montrent que les citoyennes apprécient l’indépendance et les références des spécialistes. Mais qu’elles refusent l’intervention des scientifiques dans la politique lorsque celle-ci va à l’encontre de leurs propres intérêts et valeurs. Une meilleure communication ne corrigerait pas ce déficit civique. Il s’agit d’une réaction prévisible à une relation difficile entre science et sphère politique.
Le savoir scientifique confère aussi une légitimité
Et pourtant, rien de tout cela ne saurait constituer un argument contre la science en démocratie. C’est l’inverse: le savoir scientifique fait partie de la promesse démocratique. Il confère ce qu’on peut appeler une légitimité épistémique: celle qui découle de la capacité d’un système politique à mettre en place des idées saines, aptes à produire de bons résultats pour ses citoyens. Les démocraties qui ne peuvent pas s’appuyer sur le savoir scientifique, ou qui le rejettent par principe, renoncent à une part de ce qui les fait fonctionner.
C’est pourquoi le réflexe inverse, selon lequel les scientifiques devraient «stick to the facts» et rester en dehors de la politique, ne résout pas non plus le problème. En réalité, la population ne bannit pas les expertises scientifiques en matière de politique. Une étude récente dans 68 pays montre qu’une large majorité de gens font confiance aux scientifiques et souhaitent les voir plus impliqués dans la politique, et non l’inverse. Le problème tient moins à une supposée inaptitude des citoyennes et citoyens à tolérer une voix scientifique dans le débat politique qu’à la capacité des institutions à l’intégrer correctement dans le processus d’élaboration de politiques.
Les signaux internationaux de ces dernières années, issus des Etats-Unis, rendent la question urgente. Les attaques contre l’indépendance des banques centrales, des agences scientifiques nationales et des organes consultatifs internationaux ne visent pas seulement certaines positions. C’est la capacité de bonne gouvernance des démocraties qui est en jeu, et non le prestige de la science. Les attaques portent sur l’infrastructure institutionnelle qui permet aux jugements d’experts d’éclairer le processus décisionnel démocratique sans être récupérés par le cycle électoral. Cette infrastructure est importante.
La démocratie promet deux choses: «Le gouvernement par le peuple et pour le peuple». L’expertise scientifique fait partie de la seconde promesse. La question n’a jamais été de savoir si la science a sa place dans la politique démocratique, mais à quelles conditions. Cela passe par une indépendance protégée contre la récupération politique et, en contrepartie, par l’inclusivité et la transparence quant aux valeurs qui sous-tendent l’avis scientifique dans les débats publics controversés. L’une ne fonctionne pas sans l’autre.