Ce que coûte la publication d’un article scientifique
L’activité des éditeurs scientifiques est l’une des plus lucratives. Le coût effectif de leurs prestations manque de transparence. Décryptage.
- Infographie : Bodara
Bras de fer sur le juste prix
Fin décembre 2025, l’organisation faîtière des hautes écoles suisses, Swissuniversities, a annoncé n’avoir pas pu conclure de contrat avec la maison d’édition Springer Nature. Cela signifie que, tant qu’un nouveau contrat n’aura pas été négocié, les scientifiques qui travaillent en Suisse ne pourront plus ni lire les articles récemment publiés par le deuxième plus grand éditeur scientifique du monde, ni y publier automatiquement leurs manuscrits en libre accès.
C’est ce que permettent les contrats dits «Read and Publish», qui ont pour objectif d’assurer une circulation efficace des connaissances scientifiques. Cela leur est impossible actuellement. Les institutions de recherche sont engagées dans un bras de fer acharné pour déterminer le juste prix de ces contrats. Les universités se sont unies pour tenter de renforcer leur position, et ce pas seulement en Suisse. En Allemagne, par exemple, elles ont tenu bon face à Elsevier, le plus grand éditeur scientifique au monde, en restant sans contrat de 2019 à 2023. Et avec succès: «Les tarifs négociés par le consortium allemand sont considérés comme les meilleurs de leur catégorie», dit Thomas Leibundgut qui coordonne les négociations pour Swissuniversities.
Les jalons de l’histoire de la publication scientifique
1665: La revue Philosophical Transactions of the Royal Society est lancée. Elle propose une alternative à la correspondance directe entre scientifiques, utilisée jusqu’alors pour communiquer les résultats.
1869: L’astronome Norman Lockyer fonde la revue spécialisée Nature et mise d’abord sur la publication rapide d’articles courts sans l’évaluation par les pairs. Laquelle n’y sera introduite qu’en 1973.
1951: L’homme d’affaires Robert Maxwell rachète la maison d’édition Butterworth-Springer, la rebaptise Pergamon Press et transforme la publication d’articles scientifiques en une véritable entreprise.
1991: Mise en ligne d’Arvix, la plateforme d’archivage rapide des prépublications.
2022: La maison d’édition bâloise MDPI, spécialisée dans l’open access, dépasse Wiley, troisième éditeur scientifique mondial, en nombre d’articles publiés, derrière Elsevier et Springer Nature.
Mais quel est le prix juste pour le travail des éditeurs? Et que paient exactement les scientifiques et les bibliothèques universitaires? Voici les réponses à ces questions.
- Sources: Plos Price Transparency Update 2024, Plos Research Metrics (2024), Open Research Europe Article Processing Charges | Infographie: Bodara
Le prix du travail d’édition
«Il est très difficile de se faire une idée précise des coûts et bénéfices réels des maisons d’édition, note Claudio Aspesi, ancien analyste financier devenu consultant auprès des universités. Je me demande parfois si elles-mêmes les comprennent .» Ce sont souvent des groupes diversifiés. Elsevier appartient ainsi à Relx, qui organise des salons professionnels, propose des bases de données en ligne et des outils d’analyse en droit et finance.
Pour se faire tout de même une idée de l’ampleur du travail des étapes du processus éditorial, la plateforme de publication Open Research Europe (ORE), qui existe depuis 2021, est utile. Elle reçoit en effet 870 euros par article de la Commission européenne. Les manuscrits soumis paraissent d’abord en tant que prépublications. Leurs évaluations par les pairs sont ajoutées ultérieurement. Les scientifiques bénéficiaires d’un financement de l’UE peuvent y publier gratuitement en libre accès. Dès l’automne 2026, cela s'appliquera également à tous les chercheurs et chercheuses de Suisse.
Plos, qui publie douze revues en libre accès avec un peer review traditionnel, apporte un autre éclairage. Les auteurs et autrices d’un manuscrit publié paient des frais de traitement d’article (APC), entre 1900 et 6300 dollars US pour Plos One et Plos Medicine. Ce sont des montants nettement supérieurs à ceux perçus par ORE.
On ne peut toutefois pas comparer ces coûts directement. Chez Plos, les frais pour les articles acceptés doivent couvrir ceux liés aux manuscrits refusés. Ce qui représente 97% des soumissions chez Plos Medicine. ORE n’opère par contre qu’un simple examen formel pour trier les contributions reçues. Contrairement à de nombreuses autres maisons, ORE et Plos publient leurs coûts ventilés par activité (voir graphique 2).
Thomas Leibundgut, de Swissuniversities, ne souhaite pas se prononcer sur la justification des coûts pratiqués par Plos: «Les éditeurs ne rendent pas leur structure de coûts transparente, ce qui rend toute comparaison impossible.» Mais il voit des différences de prix légitimes par rapport à l’ORE, notamment pour des prestations supplémentaires comme la relecture spécialisée, le conseil en statistiques ou la vérification des droits d’image. D’une manière générale, il estime toutefois que les frais sont plutôt élevés: «Après tout, la majeure partie du travail est effectuée bénévolement par les scientifiques», note-t-il.
- Source: Open APC / FNS (2024) | Infographie: Bodara
Quelqu'un doit payer pour le libre accès
«L’accès sans restriction aux connaissances scientifiques doit aller de soi, afin que la société, l’économie et la recherche puissent les exploiter rapidement et de manière créative», souligne Tobias Philipp, responsable des publications au FNS. Un patient peut, par exemple, acquérir des connaissances médicales de première main, ou la fondatrice d’une start-up suisse offrir aux parents un accès facile aux dernières avancées en matière de pédagogie grâce à l’intelligence artificielle.
Bien que la tendance mondiale soit à une plus grande ouverture, la plupart des articles scientifiques sont encore accessibles uniquement derrière des «paywalls»: chez Science par exemple, il faut débourser 30 dollars pour télécharger le PDF d’un article, alors que les 29 euros requis par Nature offrent trente jours d’accès aux 55 journaux du groupe. S’informer des dernières avancées devient ainsi rapidement cher.
De nombreuses bibliothèques universitaires ont donc souscrit à des abonnements. Cependant, les scientifiques du globe n’ont pas toutes et tous accès à l’ensemble des publications, sans parler des gens intéressés hors milieu scientifique. Les chercheuses s’échangent donc mutuellement des PDF. De plus, des plateformes comme Scihub mettent souvent de nombreux articles à disposition de façon illégale.
Pendant la pandémie de covid, les éditeurs avaient volontairement ouvert l’accès à tous les articles consacrés à la maladie, accélérant ainsi considérablement l’échange d’informations vitales. Pour y parvenir également en temps normal, toujours plus d’institutions de financement de la recherche exigent la publication automatique en libre accès des résultats de projets qu’elles financent.
En 2023, près de 90% des articles issus de la recherche financée par le FNS étaient accessibles. Mais cela a son prix. Le coût engendré est toujours plus souvent pris en charge par les scientifiques et les bailleurs de fonds que par des lecteurs et des bibliothèques.
Le prix: plusieurs milliers de francs par article. En 2024, le FNS a même versé plus de 7000 francs dans quelques cas. Dès 2027, un plafond de 3500 francs s’appliquera. «Nous devons limiter l’évolution des coûts et gérer les fonds publics de manière durable, note Tobias Philipp. On peut tout à fait offrir d’excellents services aux scientifiques avec 3500 francs.»
- Sources: à gauche, Open Alex (2025 ; à droite, Consortium des bibliothèques universitaires suisses – Contrats et conditions (2025) | Infographie: Bodara
Et au final, tout tourne encore autour de la réputation
«De nombreuses personnes critiquent souvent les maisons d’édition pour les bénéfices qu’elles réalisent, constate Stefan Gaillard, doctorant en étude des sciences à l’Université Radboud (Pays-Bas). Mais je vois les choses autrement. Je ne peux pas en vouloir à un vendeur automobile parce que j’ai déboursé plus que je ne le souhaitais.»
Les marges bénéficiaires des éditeurs ne sont généralement pas comparées à celles des concessionnaires automobiles, mais à celles des entreprises technologiques, voire parfois à celles du trafic de stupéfiants. Les trois plus grandes maisons d’édition – Elsevier, Springer Nature et Wiley – affichaient en 2024 des marges allant de 30 à 40%. «C’est l’une des activités commerciales les plus attrayantes du monde», commente l’ancien analyste Claudio Aspesi.
Reste à savoir quels services des éditeurs justifient de tels prix. Claudio Aspesi porte un jugement sévère: «Nous avons besoin de certaines activités d’édition, mais pas d’éditeurs pour les réaliser.» Stefan Gaillard – lui-même cofondateur du Journal of Trial and Error – nuance le propos: une partie des coûts est liée aux activités de publication ainsi qu’à des aspects techniques tels que les logiciels, le travail sur les manuscrits et la diffusion des articles qui requièrent aussi du personnel rémunéré. La qualité est plus onéreuse dans ce cas.
Mais l’autre partie du prix est liée à la réputation: «Plus elle est élevée, plus le prix exigé peut l’être», dit Stefan Gaillard. La seule charge qui augmente avec la réputation est le nombre de manuscrits soumis et qu’il faut donc gérer. Cela aurait peu à voir avec les coûts réels. La seule charge qui augmenterait avec la réputation serait le fait que davantage de manuscrits seraient soumis et devraient être gérés.
Pour les jeunes scientifiques, il est particulièrement important de publier des articles dans des revues prestigieuses telles que Nature ou Science afin d’avoir des chances de décrocher un poste universitaire. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’édition reste une activité lucrative.
Lors de nominations au sein des universités ou de publications dans des revues, un petit cercle de chercheuses et chercheurs établis prennent les décisions – ce qu’on appelle la «cooptation». «Il n’y a souvent aucun mal à cela, commente Claudio Aspesi. D’autres organisations le font aussi, de l’Eglise catholique au cabinet de conseil McKinsey. Mais la science devrait avant tout encourager les idées révolutionnaires», estime-t-il.



