Des entreprises vendent des citations en multipack!
La littérature scientifique est inondée de faux articles, coauteurs et citations par des entreprises malhonnêtes. Comment on peut arrêter ces paper mills.

Manuscrit après manuscrit, citation après citation – les paper mills vendent des manuscrits inventés de toutes pièces, manuellement ou à l’aide de l’IA générative. | Photo: Philotheus Nisch / Connected Archives
Un vocabulaire dadaïste («Medical frymbial»), des jambes qui traversent la matière et un étonnant vélo agrémenté d’un «score 0.93»: on voit vite que l’infographie a été produite par une IA générative. Elle a pourtant réussi à trouver grâce aux yeux du journal Scientific Reports qui l’a publiée dans un article sur l’autisme en novembre 2025. Cet article bidon a certes été détecté rapidement, mais il ne représente, hélas, que la partie visible de l’iceberg.
De nombreux textes falsifiés sont plus difficiles à reconnaître et passent inaperçus. La majorité proviennent d'entreprises frauduleuses appelées «paper mills». Elles vendent des manuscrits fabriqués de toutes pièces, rédigés à la main ou créés à l’aide de l’IA générative ou encore la possibilité d’apparaître comme coauteur ou coautrice d’une publication. Leur clientèle gonfle ainsi leur liste de publications personnelles et leur nombre de citations – deux éléments clés pour une carrière académique.
«Les premiers cas de fraude à grande échelle sont apparus il y a une dizaine d’années, explique Anna Abalkina, qui étudie la corruption dans le monde académique à l’Université libre de Berlin. Ces paper mills se trouvent fréquemment en Inde, au Pakistan ou en Chine, mais aussi en Russie ou encore en Lettonie. Ils trouvent leur clientèle dans le monde entier, y compris en Occident», note-t-elle.
Ces activités frauduleuses se déploient à travers plusieurs maillons de la chaîne de la publication, notamment lorsqu’un journal planifie une édition spéciale sur un thème donné et invite des scientifiques à officier comme éditeurs temporaires. Parfois ces chercheurs et chercheuses invitent leurs connaissances à leur soumettre des articles. Ils ferment les yeux sur la qualité et les transfèrent à d’autres relations pour un peer review positif. Toutes les personnes impliquées se citent entre elles et créent ainsi un cartel de citations.
Course à l'armement des intelligences artificielles
Thomas Stoeger, qui a fait son doctorat en biologie à l’Université de Zurich avant de faire de la recherche à l’Université Northwestern près de Chicago, a étudié de tels réseaux. Il a identifié des dizaines d’éditeurs et d’éditrices suspectes en raison d’un nombre anormalement élevé d’articles gérés en peu de temps ou de l’acceptation de nombreux manuscrits qui étaient soit soumis par d’autres membres du réseau, soit rétractés ultérieurement. Dans son étude publiée dans la revue PNAS, il a répertorié 32 000 articles qui pourraient provenir de paper mills. Ils ne représentent que 0,01% des 270 millions de textes scientifiques recensés par le catalogue Open Alex.
Ce qui préoccupe Thomas Stoeger, c'est que la tendance est à une croissance très rapide: le nombre de ces articles a doublé tous les 18 mois et dépasse de loin le nombre d’articles rétractés ou signalés sur des sites tels que Pubpeer ou Retraction Watch. «Si cette tendance se poursuit, des centaines de milliers d'articles contrefaits pourraient apparaître chaque année, dont les trois quarts ne seront peut-être jamais retirés. Notamment parce que l'IA a considérablement facilité la rédaction de manuscrits», avertit-t-il.
De nombreux articles problématiques sont identifiés par des scientifiques dès qu'ils sont publiés ou postés comme preprints. Ce travail d’assurance qualité est mené à titre bénévole. Ce qui est moins connu, c'est que les maisons d'édition prennent activement des mesures. «Chez Springer Nature, chaque manuscrit reçu passe d'abord par plusieurs filtres automatiques avant d'être soumis à une évaluation, explique Chris Graf, directeur de l’intégrité de la recherche de l'éditeur.
Ces outils détectent les plagiats générés par des modèles linguistiques avec leurs formulations alambiquées telles que «informations non raffinées» pour «données brutes». Ils identifient également les images manipulées ou les références hors sujet, ainsi que les prompts cachés visant à influencer l'IA chargée de l'évaluation. Il s’agit donc d’une course à l'armement technologique entre les outils qui créent des articles contrefaits et ceux qui permettent de les détecter. Les détails sont gardés confidentiels «afin de ne pas renseigner les acteurs malveillants», précise Chris Graf.
Frontiers, un éditeur basé à Lausanne, spécialisé dans l’open access, emploie 66 personnes dans son unité d’intégrité de la recherche. Celle-ci rejette immédiatement quelque 40 000 manuscrits par an, soit plus d’un quart des soumissions reçues et la moitié des articles refusés. «Jusqu’à récemment, les maisons d’édition ont agi de manière isolée", explique Elena Vicario, directrice de l’unité.
«Mais les paper mills représentent un problème global qui exige une collaboration entre éditeurs», ajoute-t-elle. Sur la plateforme STM Integrity Hub, ceux-ci partagent des informations sur des manuscrits soupçonnés d’être contrefaits – par exemple par de multiples soumissions parallèles ou une accumulation suspecte de citations.
Désindexation – la sanction la plus sévère
Les éditeurs ont également accéléré les procédures de rétraction d'articles contestables: des cas flagrants de contenu généré par l’IA ont été retirés après seulement quelques semaines, voire quelques jours. Mais Anna Abalkina voit ces efforts d’un œil critique: «Des réactions aussi rapides concernent des affaires médiatisées et sont beaucoup plus rares dans des cas d'articles plus discrets. Les éditeurs commerciaux ont probablement peu d'intérêt à lutter réellement contre les paper mills.» Les revues les moins fiables peuvent encourir une sanction lourde: la désindexation.
Les grands catalogues bibliographiques tels que Scopus et Web of Science retirent chaque année de leur corpus une centaine de journaux qui ne respectent pas les standards de qualité, notamment en ce qui concerne le peer review et le nombre d’articles frauduleux, selon l’étude de Thomas Stoeger. Cela réduit l’intérêt des scientifiques d’y soumettre des articles, car ces derniers risquent de ne plus être pris en compte lors des évaluations de carrière. Après la désindexation, en 2023 et 2024, de plusieurs journaux du géant de l'édition MDPI, domicilié à Bâle, celui-ci a publié nettement moins d'articles, note Anna Abalkina.
Auteur malgré lui
Les histoires de fraude peuvent prendre d’étranges tournures, comme l’a vécu Federico Germani de l’Université de Zurich. En novembre 2025, ce chercheur spécialisé en désinformation découvre sur la plateforme ouverte Research Gate qu’il est listé comme coauteur d’un manuscrit qu’il n’a jamais vu. «J’ai cherché à contacter les auteurs, mais n’en ai pas trouvé la moindre trace. Leurs identités étaient manifestement falsifiées. Mais dans quel but ont-elles été créées ? Une possibilité est que les paper mills souhaitent ainsi attirer de futures clientes: en citant une chercheuse d'une université renommée, l'article semble crédible.»
Des gens peuvent fabriquer une identité virtuelle afin de pouvoir agir comme éditeurs ou peer-reviewers sans prendre de risques, ajoute Anna Abalkina. Il devient ainsi plus facile de publier des articles falsifiés ou de citer des chercheurs qui paient pour cela. Sur internet, on peut acheter des citations en multipack, par exemple au prix de 1000 dollars la centaine – l’équivalent des usines à clics qui font gagner des followers sur les réseaux sociaux et manipulent les avis des clientes sur les commerces en ligne.
Ce flot croissant de science falsifiée a de multiples conséquences. De tels articles engorgent les processus de publication déjà sous tension et compliquent l'évaluation pertinente des carrières universitaires. Ils polluent la littérature scientifique – notamment les travaux de synthèse tels que les méta-analyses et revues systématiques – et risquent d’apparaître dans les résultats de moteurs de recherche et de nourrir les modèles d’IA avec des informations erronées.
«Une difficulté centrale réside dans l’écart entre les bonnes pratiques de la recherche et la législation», déplore Anna Abalkina: «L’achat d’articles déjà écrits, de citations ou de places d’auteur viole de manière flagrante l’éthique et l’intégrité scientifiques. Mais dans de nombreux pays, de telles pratiques ne sont pas illégales.»