Claude-Alain Roulet | Photo: Maurice Haas

«Je suis un bricoleur dans l’âme.»
Claude-Alain Roulet (83), consultant
1974 à 2006: Enseignant-chercheur en physique du bâtiment à l’EPFL

«Six mois avant ma retraite, j’ai été nommé professeur, après 32 ans passés dans la recherche et l’enseignement! Avant cela, j’ai été collaborateur scientifique et chargé de cours tout au long de ma carrière à l’EPFL, où je me suis principalement consacré à la physique du bâtiment. Je suis resté du début à la fin dans la même institution, à l’exception d’une année passée dans l’industrie. C’est quelque chose qui n’est plus possible aujourd’hui. Je me sentais ancré en Suisse avec ma jeune famille et la construction d’une maison, et je ne voyais pas de raison d’aller chercher ailleurs ce que j’avais déjà ici. Les collaborations avec des groupes de recherche à l’étranger m’ont permis de voir du pays.

Je suis un peu bricoleur dans l’âme, j’aime les projets concrets. Mais je veux avant tout comprendre comment les choses fonctionnent. Ma formation de physicien a clairement marqué mon identité, je me vois comme un rationaliste. Mais je ne suis pas intégriste: ce n’est pas parce que je ne comprends pas quelque chose que cela ne peut pas exister. Il faut rester ouvert, c’est une attitude cruciale dans la recherche.

«Six mois avant ma retraite, j’ai été nommé professeur, après 32 ans passés dans la recherche et l’enseignement!»Claude-Alain Roulet

Au cours de ma carrière, j’ai perçu une fonctionnarisation croissante du métier, avec davantage de normes, de directives, de contrôles. Il y avait une grande confiance à l’époque, le plus important était de livrer des résultats. Je vois aussi une accélération de la recherche, avec des thèmes parfois plus éphémères, ainsi que davantage d’opportunités.

J’ai continué à donner un cours à l’EPFL durant quelques années après ma retraite prise en 2006. Et je travaille depuis comme consultant en physique du bâtiment pour des architectes ou des tribunaux. J’ai été parmi les premiers en Suisse dans ce domaine, mais il s’est bien étendu aujourd’hui; on y trouve souvent des personnes qui ont suivi mes cours ou travaillé avec moi. Quand je jette un œil sur ma carrière de scientifique, je me dis en fait que je me suis bien amusé!»

Margit Osterloh | Photo: Maurice Haas

«Il faut supporter la contradiction.»
Margit Osterloh (80), directrice de recherche au Crema à Zurich
1991 à 2009: Professeure honoraire à l’Université de Zurich

«Je suis directrice de recherche d’un petit institut de recherche privé que j’ai fondé avec mon mari et des collègues parce que nous avions envie de continuer à faire de la science après la retraite. Je travaille entre autres sur l’économie du genre. L’an dernier, avec ma collègue Katja Rost de l’Université de Zurich, nous avons cherché à expliquer le leaky pipeline dans les universités. Et nous avons constaté que de nombreuses femmes sont fortement orientées famille. Ce fut mon cas: quand mon premier fils est né, il était clair que mon mari ferait son doctorat en priorité. Je n’ai rien remis en question – comme de nombreuses femmes aujourd’hui. Notre étude a été présentée sous un titre un peu provocateur par la Son­ntagsZeitung: «Les femmes préfèrent un mari qui réussit au lieu de faire carrière». Ce qui a déclenché un shit­storm. Cela dit: il faut supporter la contradiction.

«Je crains que la grande autonomie dont j’ai bénéficié ait disparu des hautes écoles.»Margit Osterloh

A l’origine, j’ai étudié l’ingénierie de gestion, après avoir d’abord passé de longues années dans la pratique. Alors, personne ne voulait de mes qualités d’ingénieure. Je me suis donc tournée vers la gestion d’entreprise où j’ai fait mon doctorat. C’est ainsi que j’ai découvert la théorie des organisations. Cela s’est avéré très complémentaire avec la discipline de mon mari, professeur d’économie politique. Il existe de nombreux parallèles: de bonnes structures institutionnelles sont cruciales pour le succès des entreprises ainsi que pour le bon fonctionnement de l’Etat.

J’ai toujours beaucoup travaillé. Ce n’était pas vraiment du travail pour moi, car j’ai toujours fait que ce que j’aimais. Je ne suis devenue professeure qu’à 47 ans et ai vécu une période magnifique. Mais je ne sais pas si je le voudrais encore. Je crains que la grande autonomie dont j’ai bénéficié ait disparu. La liberté de recherche est très limitée par une bureaucratie débordante et par les méfaits du ranking. L’échange avec les collègues et les jeunes reste très important pour moi. Cela met au défi.»

Manfred Daum | Photo: Maurice Haas

«La science est une addiction au sens positif du terme.»
Manfred Daum (80), retraité
1971 à 2008: Collaborateur scientifique au PSI et à l’institut qui l’a précédé

«Jeune physicien, je suis entré en 1971 à ce qui était alors l’Institut suisse de recherche nucléaire. Mon premier mandat a été de calculer, concevoir et mettre en service le faisceau de protons de l’accélérateur prévu à ce moment-là. Ce fut un grand succès et mon chef de l’époque à l’ETH Zurich m’a proposé un doctorat pour tenter de déterminer la masse du neutrino muonique. On m’a souvent demandé pourquoi je n’ai jamais passé mon habilitation. Un de mes collègues, un privat-docent très doué, avait postulé maintes fois sans succès à des postes de professeur. J’ai voulu m’épargner ce chemin de croix, d’autant que j’ai pu participer à de nombreuses expériences fondamentales dans notre institut. En 2009 et 2010, j’ai été ravi d’être invité à l’Université de Fribourg pour donner le cours obligatoire de physique nucléaire et de physique des particules.

«Le directeur m’a dit: Tu peux rester ici jusqu’à ce qu’on t’en sorte les pieds devant.»Manfred Daum

J’ai pris ma retraite en 2008, mais j’ai pu continuer à participer à des projets – bien sûr, sans salaire. Le directeur m’a dit: «Tu peux rester ici jusqu’à ce qu’on t’en sorte les pieds devant.» Aujourd’hui, je passe jusqu’à trois demi-journées par semaine à l’institut, où je partage un bureau avec des doctorants qui pourraient être mes petits-enfants. Ma contribution reste importante. A l’inverse, les jeunes m’apprennent à rester dans le coup avec un smartphone et un PC. Il n’y a rien de plus fascinant que la physique des particules, de voir ce qui tient le monde ensemble. Un exemple: lors du Big Bang, il a dû y avoir autant de matière que d’antimatière. Mais dans l’espace, on ne trouve quasi pas d’antimatière. Se pencher sur cette question fondamentale fait de la science une addiction au sens positif du terme.

J’ai été un footballeur passionné et je fais toujours des randonnées à ski. Lors d’expériences, je me suis demandé ce que nous avions manqué. Et la solution m’est souvent venue à la montagne. La nature aère l’esprit.»

Franziska Rogger | Photo: Maurice Haas

«S’il est une chose dans laquelle je suis douée, c’est la recherche.»
Franziska Rogger (74), historienne ­indépendante
1989 à 2010: Archiviste à l’Université de Berne

«Ma vie fut déterminée par trois éléments: la famille avec mes enfants, mon travail rémunérateur d’archiviste et mes recherches. Les obligations familiales ont cessé progressivement, mais ma recherche privée est toujours centrale. D’ailleurs, j’ai pris ma retraite plus tôt afin de pouvoir m’y consacrer.

J’ai étudié à Berne et à Berlin et fait mon doctorat en histoire ouvrière. Mais je n’ai jamais voulu passer l’habilitation. Je n’aurais probablement pas été une bonne professeure. S’il est une chose dans laquelle je suis douée, c’est la recherche. Je me réjouis par exemple de trouver une vieille photographie après de minutieuses fouilles. Cela a un petit côté journalistique. J’ai d’ailleurs travaillé pendant dix ans comme journaliste indépendante pour des journaux lucernois. En tant qu’archiviste, j’ai reçu de nombreux mandats de recherche et j’ai constaté que certains professeurs ne cherchaient que des dossiers de confirmation pour des documents déjà imprimés. Ils ne s’intéressaient pas à l’ensemble, au contexte ou aux éléments divergents intéressants. Or, à mes yeux, la recherche doit approcher un objet sous tous les angles.

«La vie est très belle parce qu’il y a toujours du nouveau à découvrir.»Franziska Rogger

Je me suis surtout intéressée à l’histoire des femmes, notamment aux premières étudiantes et enseignantes à l’Université de Berne. L’une d’entre elles était la philosophe Anna Tumarkin, qui est devenue professeure à Berne et qui était en fait la première femme professeure dans toute l’Europe. Je viens d’écrire un livre sur elle. L’utilité pratique de la recherche est importante pour moi. C’est pourquoi je me réjouis d’avoir pu participer à des projets tels que la présentation multimédia des 50 ans du droit de vote et d’éligibilité des femmes sur la place Fédérale ou au film «La Pacifiste» consacré à la chimiste Gertrud Woker.

Je suis heureuse quand je découvre quelque chose qui n’avait jamais été trouvé. La vie est très belle parce qu’il y a toujours du nouveau à découvrir. Sans mon travail de recherche, j’aurais maintenant une vie dénuée de toute curiosité. C’est ce que je vois chez certaines connaissances qui ont arrêté de travailler. Elles s’ennuient. C’est terrible.»

Isabelle Taibi | Photo: Maurice Haas

«J'ai ressenti mon travail comme un privilège»
Isabelle Taibi (62), retraitée
1984 à 2021: Ingénieure informatique au Commissariat à l’énergie atomique et à l’Université de Genève

«Je ne voulais pas faire de thèse. En tant qu’ingénieure, je m’intéresse surtout aux projets concrets. La carrière académique classique avec des postdocs à répétition à l’étranger m’a paru précaire. Beaucoup de collègues de talent quittaient par manque de perspectives. Cette vie ne m’attirait pas. A l’interface entre la recherche et l’informatique, je n’étais pas en première ligne avec les professeurs. Cela ne m’a jamais dérangée. J’ai eu la chance de participer à des projets scientifiques passionnants avec des gens compétents du monde entier. C’était un privilège pour moi.

«Je suis restée ingénieure dans l’âme.»Isabelle Taibi

J’ai travaillé quinze ans au Commissariat à l’énergie atomique, à Grenoble et à Paris. J’y ai développé des outils logiciels pour la biologie, la robotique et les centrales nucléaires. J’ai ensuite passé cinq ans dans le domaine spatial pour une société qui participait au projet du satellite Integral. Puis, l’Université de Genève m’a proposé de participer au programme international Gaïa. Ce télescope spatial génère une carte unique du ciel contenant des informations sur plus de 1,5 milliard d’objets – un projet fabuleux qui nécessite le traitement de quantités gigantesques de données. Comme mes collègues, j’étais enthousiaste. Nous aimions notre travail, nous découvrions des terres inconnues en matière de technologie et de connaissance.

J’ai pris ma retraite il y a trois ans. Je suis encore mes derniers articles scientifiques. Sinon, j’ai tourné la page. Je consacre mon temps à faire du canoë et du chant ainsi qu’à rénover notre maison et à développer notre potager en permaculture. J’ai toujours été bricoleuse et j’apprends volontiers de nouvelles techniques sur internet. Mes enfants sont mathématicien, philosophe et magistrate – des professions plutôt abstraites pour moi. Moi, je suis restée ingénieure dans l’âme.»