Elle soigne les peaux malades avec tout son cœur
Pour la dermatologue Laurence Toutous Trellu, l’époque de l’épidémie du sida fut un choc, tout comme les inégalités en matière de soins de santé dans les pays du Sud. Aujourd’hui, elle s’engage résolument dans la recherche et les soins tout en gardant son sens de la beauté.

Laurence Toutous Trellu, des Hôpitaux universitaires de Genève, a un sens de l'esthétique très développé. | Photo : Guillaume Megevand | Photo: Guillaume Megevand
Assise en tailleur en face du Jet d’eau, Laurence Toutous-Trellu observe le lac. «C’est très hypnotique, cette couleur, cette pureté. J’ai du plaisir à chercher le beau.» Cette quête visuelle du sublime a toujours accompagné la médecin, sensible aux nuances, aux textures et aux jeux de lumière. Ce regard attentif au visible l’a peu à peu menée vers un territoire singulier de la médecine: la peau, surface vivante où s’inscrivent les marques du temps et les équilibres fragiles du corps.
Les yeux absorbés par le paysage, elle semble apaisée. Une parenthèse bienvenue, alors que les responsabilités s’accumulent avec les années, entre consultations, recherche et enseignement. Le lac, où elle se baigne toute l’année, lui offre ses rares moments de calme.
Engagée contre le sida
Laurence Toutous-Trellu est médecin spécialisée en dermatologie et infections sexuellement transmissibles. Après ses études de médecine à Brest, elle s’est spécialisée à Paris, où elle a obtenu son doctorat en 1997 au sein des Hôpitaux universitaires publics. Elle a ensuite rejoint les Hôpitaux universitaires de Genève, à la consultation VIH/sida. Depuis, elle vit en Suisse, est devenue chargée de cours à l’Université de Genève en 2011 et a été nommée professeure extraordinaire en 2024. Ses recherches portent principalement sur les infections cutanées, les maladies tropicales négligées et les maladies sexuellement transmissibles. Dans ce cadre, elle entretient de nombreuses coopérations internationales et s’engage pour Médecins sans frontières.
Ce bleu ressourçant de l’eau, c’est aussi celui de son enfance, passée au bord de l’océan Atlantique en Bretagne. Adolescente, elle est fascinée par l’idée de décrypter l’être humain «au travers de ses beautés et ses malfaçons», et souhaite se diriger vers l’anthropologie ou l’ethnographie. Mais c’est finalement la médecine qui la convainc, car elle combine la confrontation à cette complexité humaine avec l’aspect concret du soin.
Après ses études, elle quitte la Bretagne pour l’effervescence parisienne. Elle y trouve à la fois une formation médicale et une ouverture sur l’international. «J’ai toujours été très attirée par le côté global qui me permet d’avoir une vision plus générale de l’humain. Paris était un très bon départ dans la grande variété du genre humain, ses couleurs, ses origines, ses métiers.»
Les yeux braqués dans son microscope parisien, elle admire des coupes de tissus humains, des microbes et d’autres «petites bêtes». Elle choisit sa spécialisation en dermatologie, un domaine très visuel centré sur les maladies de la peau. Mais le beau et les couleurs sont parfois difficiles à déceler dans un milieu médical souvent dur. «J’ai fait mon internat pendant les années 1990, en plein dans la période sida. Ce fut un électrochoc», soupire-t-elle. Il faut être dans l’action, tout de suite, afin de soigner les personnes malades.
Leurs marques et lésions visibles lui font comprendre à quel point la dermatologie peut révéler la maladie: c’est là, sur la peau, que se lisent les signes de l’infection et de ses complications. Elle se dirige donc naturellement vers la dermatologie infectieuse. Après Paris, les Hôpitaux universitaires de Genève lui proposent alors un poste à l’Unité VIH-sida, puis dans le Service de dermatologie et vénéréologie.
Au-delà des frontières du soin
Levant le regard du lac, Laurence Toutous-Trellu jette un coup d’œil à sa montre, se relève et attrape son vélo. Il est temps de retourner à l’hôpital après cette pause bien méritée. Sur le chemin, le calme de l’eau est rapidement remplacé par le tumulte des voitures et des passants. Les langues étrangères rappellent l’internationalité de Genève, tant admirée par la médecin. «J’aime rencontrer d’autres personnes.
J’aime aussi voyager, j’ai un peu la bougeotte», sourit-elle tout en poussant son vélo. Elle raconte alors ses déplacements au Cameroun, au Mozambique et en Eswatini, où elle mène des partenariats avec Médecins sans frontières, et plus récemment en Côte d’Ivoire dans le cadre d’une collaboration avec l’OMS. Dans ces pays, il a fallu diagnostiquer, tester et soigner, souvent avec peu de moyens. Elle y a mené des collaborations avec des médecins locaux et des missions de prévention contre les infections sexuellement transmissibles. «C’est très dynamisant pour tout le monde. On apprend des collègues et les patients sont extrêmement contents de voir ces collaborations.»
Car à l’électrochoc des années sida s’est ajouté celui de l’injustice dans les soins entre les pays, des déséquilibres d’accès qu’elle a très tôt voulu combattre. Si sa détermination pour cette cause ne l’a jamais quittée, elle s’accompagne aussi de prudence face à une vision du «médecin sauveur» qui débarquerait sans réflexion plus poussée. Elle n’oublie pas que «chaque lieu a son histoire et ses habitudes». Des réflexions qu’elle a pu développer grâce à des collaborations interdisciplinaires, dont un projet de recherche dédié aux maladies infectieuses «sans fin». Elle y a étudié avec des historiennes et historiens les soins prodigués à l’époque colonialiste.
La Bretonne d’origine raconte à quel point la richesse intellectuelle de la collaboration lui permet de faire face à la brutalité de son métier qui la confronte aux plaies profondes et à la détresse qui va avec. Une dureté qui lui a déjà donné envie de «tout plaquer pour devenir fleuriste» afin de se retrouver en plein cœur des couleurs et de la beauté. Mais cette idée a toujours été rattrapée par la passion de son travail et le besoin de décrypter les mystères humains.
Digitaliser des collections poussièreuses
Combinant esthétique et médecine, elle codirige aujourd’hui Archimed, un projet de numérisation des archives médicales du XXe siècle. Aux côtés de spécialistes en humanités numériques et en histoire, elle fait revivre ces collections de tissus humains: rapports médicaux, coupes de cerveaux et autres tissus, naguère figés, se déploient pour apporter de nouvelles réponses aux questions scientifiques encore en suspens.
Parmi elles, l’impact pharmaceutique: les tissus pré- et post-ère de la pénicilline sont-ils différents? Ou encore, peut-on entraîner des IA pour classer ces échantillons selon leur pathologie? «C’est comme un herbier avec des fleurs séchées, mais ici, on scanne les biopsies et les dossiers des patients», se réjouit la chercheuse.
Pas effrayée par l'agitation constante
Une fois son vélo cadenassé face à l’hôpital, la dermatologue passe la porte du bâtiment Julliard des HUG, où les pas pressés des soignantes et soignants en blouse blanche contrastent avec la sérénité lacustre. Ici, les bips constants des machines et la présence continuelle de patients et de médecins créent un brouhaha incessant.
La grandeur du lac Léman est ensuite remplacée par une petite pièce emplie de dossiers et d’écrans d’ordinateurs. Elle jongle avec trois téléphones et une pile de documents l’attend sur son bureau. «Il y a constamment des lettres à signer», constate-t-elle. Bientôt, elle devra faire la visite des patientes et patients hospitalisés dans l’Unité de dermatologie qu’elle dirige. Une effervescence qui ne lui fait pas peur et nourrit même sa détermination et sa passion.
Derrière elle, la photo d’une ballerine dont l’élégance donne de la légèreté à la pièce, un rappel sans doute que le beau n’est jamais très loin. Car Laurence Toutous-Trellu semble avoir cette capacité à toujours trouver la beauté, et pas seulement dans le bleu du lac: «Ici, ce sont les patients qui nous l’enseignent, sourit-elle. Je vois des personnes qui sont en souffrance, mais qui lisent des livres magnifiques en attente de leurs soins.» L’esthétique accompagne la hautboïste amatrice sur toute la portée de sa vie bien remplie: «Il y a les notes posées, écrites sur la partition, qu’on suit, de manière presque mécanique. Mais voilà, il y a aussi des nuances, du piano, du pianissimo, du mezzo forte, qui donnent de l’harmonie et de l’émotion à notre quotidien.»