Des spécialistes zélés hors des feux de la rampe académique
Le travail en coulisses a également un impact: cinq spécialistes racontent comment ils et elles contribuent à la crédibilité de la recherche.

Cornelia Fürstenberger | Photo: Flavio Leone
«Il naît quelque chose que ni la science, ni l’industrie n’auraient pu créer seules.»
«Comment transformer les résultats de recherche en produits commercialisables? A cette fin, je jette des ponts entre deux systèmes très différents: l’université et l’économie. La mission de l’université est de générer et publier du savoir, en général à un stade très précoce du développement d’une invention. Tandis que l’industrie est fortement axée sur les ressources et le marché et s’intéresse aux technologies plus matures. Il faut donc protéger l’invention en amont afin que la coopération porte ses fruits.
Mon message aux scientifiques est donc: venez nous voir assez tôt! On ne peut plus breveter des résultats déjà publiés. Pour de nombreux chercheurs et chercheuses, il est inhabituel de sortir de leur univers intellectuel et d’adopter une perspective économique. Comme responsable du transfert de technologies, j’évolue dans ces deux univers: avec des racines académiques et une expérience dans l’industrie. Cela aide.
Ma tâche consiste à reconnaître le potentiel du travail des scientifiques, à protéger les résultats intéressants et à les accompagner dans leur mise en oeuvre jusqu’à la preuve de concept. L’accent est mis sur les contrats et la protection de la propriété intellectuelle. Les scientifiques nous soumettent un formulaire d’annonce d’invention que nous examinons ensemble: seules les innovations créatives – soit des solutions technologiques inédites – peuvent bénéficier d’une protection. Quiconque découvre par exemple une substance naturelle jusqu’ici inconnue ne peut la breveter. Mais on peut breveter un nouveau procédé ou produit basé sur cette substance.
Pour le développement ultérieur, nous aidons à trouver un partenariat industriel ou à créer un spin-off. J’accompagne des projets en sciences de la vie. Cela donne lieu à de passionnants échanges. Nous concluons chaque année des centaines de contrats de coopération et fournissons des technologies à l’industrie par des accords de licence. Je suis enthousiaste quand naît quelque chose que ni la science ni l’industrie n’auraient pu produire seules.» kr

Jonas Nakonz | Photo: Flavio Leone
«Un commentaire négatif peut ruiner tout un CV.»
«Je vois surtout des conflits entre professeurs et doctorants – l’une des relations les plus fragiles du système académique. Le rapport de force est important et de nombreux doctorants et doctorantes endurent longtemps des situations pénibles par crainte pour leur carrière – crainte souvent justifiée. Car un commentaire négatif de la part d’une personne influente peut ruiner tout un CV. Comme médiateur externe, je suis un interlocuteur confidentiel pour les personnes des hautes écoles confrontées à des conflits ou des comportements inappropriés.
Précision importante: tout ce que j’entends reste confidentiel. Même entre collègues, nous n’échangeons pas d’informations sur les cas. Mon objectif: aider ceux qui me consultent à naviguer plus sereinement dans les situations difficiles. J’accompagne aussi des discussions conflictuelles. Cela nécessite avant tout une grande vivacité d’esprit et beaucoup d’empathie.
Bien souvent, hélas, on ne vient me voir que lorsque les dynamiques ont déjà tellement dégénéré qu’il n’y a plus grand-chose à réparer et qu’on ne peut plus que travailler à une séparation en bons termes. Cela, alors qu’une consultation en amont offre une chance de désamorcer le conflit. Je souhaite aussi mettre en évidence les problèmes structurels. A cette fin, j’échange avec les directions, services doctoraux et instances et signale les causes systémiques qui mènent aux conflits.
Pendant des décennies, le leadership n’a par exemple joué presque aucun rôle dans la sélection des professeures. C’est en train de changer, mais il faut aller au-delà: des directives claires, le soutien des dirigeants et une culture du dialogue ouvert. Nous comptons environ 130 cas par an à l’ETH Zurich. Le plus frustrant, c’est d’avoir les mains liées parce que les personnes concernées ne m’autorisent pas à agir. Les risques sont parfois simplement trop grands pour elles. Néanmoins, je vois régulièrement des conflits résolus. Cela me donne de l’énergie.» kr

Manuel Fischer | Photo: Flavio Leone
«C’est lorsque les gens commencent à travailler ensemble que je constate le plus d’effets.»
«Les questions de durabilité suscitent toujours plus de réactions virulentes, surtout sur les réseaux sociaux. Certains scientifiques réfléchissent à deux fois avant de s’exprimer publiquement à ce sujet. Or, cette radicalisation a aussi déclenché une réaction. Plus que jamais, beaucoup prennent conscience de l’urgence des crises sociétales et s’engagent plus. C’est maintenant que se décide la direction que nous voulons prendre.
Ma mission consiste à ancrer solidement la durabilité au sein de la BFH: dans la recherche, l’enseignement, le fonctionnement interne et la coopération avec la société. Le Développement durable englobe tant la protection du climat que des aspects sociaux et économiques tels que l’inclusion, l’égalité des chances et la responsabilité.
Une grande part de mon travail est la mise en relation des gens. La durabilité exige une perspective systémique. Ingénieures, sociologues, économistes, experts forestiers et planificatrices doivent collaborer pour développer des solutions applicables en pratique. Mon équipe et moi organisons des ateliers et journées de réseautage pour les scientifiques de diverses disciplines.
Nous soutenons également des projets inter- et transdisciplinaires pour prévenir le gaspillage alimentaire des écoles à horaire continu, dans lesquels les sciences de la nutrition, du comportement et des aliments collaborent avec la pédagogie. Autre exemple: l’habitat inclusif, où architecture et travail social se rejoignent. C’est lorsque les gens commencent à travailler ensemble que je constate le plus d’effets. Je me réjouis en particulier du hub pour l’engagement étudiant en faveur du développement durable, que nous avons créé à l’échelle interuniversitaire. La communauté étudiante apporte beaucoup d’énergie et d’idées créatives, telle celle d’une plateforme de location de vélos pour enfants afin de soulager les familles.» kr

Oksana Riba Grognuz | Photo: Flavio Leone
«Beaucoup hésitent à partager leur code parce qu’ils craignent qu’il n’est pas ‹présentable›.»
«On parle beaucoup de la pression de publier des résultats, au détriment de la collecte, de la gestion et de la structuration des données, pourtant essentielles. Beaucoup de scientifiques hésitent à partager le code généré durant leurs recherches par crainte de ne pas être conformes ou parce qu’ils estiment que leur code n’est ‹pas présentable›. Mon équipe mène un projet pilote pour proposer des moyens de mieux mesurer l’impact de ces contributions méthodologiques et les mettre en valeur. Une meilleure visibilité permet d’évaluer leur qualité scientifique et leur potentiel d’innovation, notamment lors de décisions de financement.
Au SDSC, nous soutenons des entreprises, des ONG, des universités ou des hôpitaux. Une grande part de notre activité se situe dans le biomédical, où nous appliquons le principe ‹aussi ouvert que possible et aussi fermé que nécessaire›, compte tenu de la sensibilité des données!
Dans le cas d’un logiciel qui scanne le cœur, par exemple, rendre le code accessible valorise et augmente sa portée scientifique en permettant sa réutilisation. Mais un tel logiciel ne peut être développé qu’avec un accès approprié à des données de qualité, qui se trouvent être sensibles. C’est pourquoi nous créons des plateformes intuitives et rapides qui incluent les démarches afin d’accéder à des données sensibles de manière responsable et conforme.
Nous développons aussi l’approche participative en organisant des événements qui rapprochent les équipes de recherche des gens qui bénéficient de leurs travaux. J’aime voir les regards s’illuminer quand les scientifiques découvrent que leur travail est reconnu et sert au-delà de leur laboratoire. Le fait de les inciter à partager leurs données ou outils d’analyse valorise leur travail et crée du dialogue avec les bénéficiaires. Le centre promeut la réutilisation des outils et plateformes existants, tout en facilitant l’émergence de ceux qui manquent. Le tout pour accompagner la circulation maîtrisée de données.» ra

Viviane Premand | Photo: Flavio Leone
«L’intégrité garantit la confiance de la société envers la science.»
«Depuis le 1er décembre 2025, je dirige le nouveau Centre de compétence pour l’intégrité scientifique. Le sujet me tient particulièrement à cœur en tant que docteure en droit et avocate. Avec le nouveau centre, les chercheurs et chercheuses en Suisse peuvent désormais être accompagnés dans ces questions de plus en plus importantes – avec pour objectif le renforcement de la confiance de la société dans la science.
Le CSCIS a pour ambition de relever ces défis, toujours en collaboration avec les universités et les autres institutions de recherche. Les tâches du centre découlent du règlement du conseil universitaire. Celui-ci s’appuie sur le code de l’intégrité scientifique, qui prend en compte des développements tels que la numérisation, par exemple. Cette intégrité repose sur quatre principes fondamentaux: la fiabilité, l’honnêteté, le respect et la responsabilité.
Les mauvaises conduites scientifiques peuvent se manifester sous diverses formes, allant de la présentation de prétendus résultats à la falsification de données, en passant par le plagiat ou encore l’omission d’une auteure.
D’une part, le CSCIS sert de plateforme de signalement pour les universités qui sont tenues de signaler de telles infractions. Cela donne lieu à une évaluation globale que je publie toutes les années avec mon équipe pour la communauté scientifique et le grand public. D’autre part, nous accompagnons les institutions, par exemple à travers des formations, pour harmoniser les bonnes pratiques au niveau national. En revanche, conseiller des individus ou servir de bureau de plaintes ou de tribunal ne fait pas partie de nos tâches.» ra