MÉMOIRE COLLECTIVE
Quand des Etats entiers se sont rendus coupables
Holocauste, génocide, persécution: certains pays ont à surmonter d’horribles crimes passés. Le Rwanda, par exemple, où a eu lieu un génocide inconcevable il y a trente ans. De la différence dans le traitement de la culpabilité collective.

Pendant le règne de la junte militaire de 1976 à 1982, 30 000 personnes ont disparu en Argentine, selon des chiffres non officiels. Ici, les Mères de la Plaza Mayo les commémorent. | Photo: Marcos Adandia/Keystone
L’image a ému le monde entier: en décembre 1970, au moment où il déposait une couronne devant le mémorial aux héros de l’insurrection du ghetto de Varsovie, Willy Brandt, chancelier fédéral allemand, s’est soudain agenouillé. Lui qui avait dû fuir son pays devant les nazis en 1933 est resté brièvement ainsi, les mains jointes.
Prémédité ou spontané, ce geste simple a été compris comme une demande de pardon pour les crimes nazis de la Seconde Guerre mondiale. Et il symbolise la reconnaissance de la culpabilité allemande.
Ce n’est que tardivement que la Suisse, étroitement impliquée économiquement dans le régime nazi, s’est penchée sur son passé avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa complicité fut longtemps refoulée, «occultée par un récit relevant de la mythologie nationale», note Jakob Tanner de l’Université de Zurich. Ce professeur d’histoire retraité fut un membre de la Commission Bergier qui, sous la pression des Etats-Unis, a commencé en 1996 à étudier la participation de la Suisse à l’économie de guerre et à la politique d’extermination nazie.
Auparavant, cette clarification et un débat public ouvert avaient été entravés par l’absence de sentiment de tort, une approche relevant du réduit national et de la Guerre froide, dit-il. L’idée que la Suisse n’avait dû sa survie qu’à sa «détermination à se défendre» était très répandue. Ce n’est qu’en 2023 que le Conseil fédéral s’est prononcé pour la réalisation d’un mémorial national.
La clarification est très exigeante
Selon l’historien, les injustices et les torts passés doivent être reconnus sous trois angles: l’émotionnel, par la reconnaissance qu’il y a eu des auteurs, soit des personnes coupables de violences et de contraintes; le cognitif, par l’étude scientifique du passé et le matériel, par des prestations financières et des dédommagements. Mais ceux-ci ne peuvent pas être des réparations au sens propre. «Une clarification de l’Histoire exige beaucoup de la part des personnes concernées: acquisition d’un savoir, confrontation critique, remise en question de soi. Mémoire et souvenirs ne sont pas des évidences», fait-il remarquer.
Une politique mémorielle constructive doit écouter les groupes de victimes et impliquer des générations plus jeunes. Des pays tels que la Russie et la Chine imposent au contraire une politique de mémoire nationaliste, la recherche historique de la vérité pouvant menacer les personnes au pouvoir. Cependant, le processus de mémoire collective peut aussi échouer lorsqu’un pays démocratique en soi transfigure son propre passé et propage un récit du «great again», tel qu’énergiquement pratiqué aux Etats-Unis et par les partis de droite d’Europe en ce moment: «L’Histoire se réduit alors à une nostalgie exploitée à des fins réactionnaires et suscite surtout un sentiment de menace», constate Jakob Tanner.
Le défaut de culture étatique du souvenir face aux crimes du passé est un phénomène global. L’historienne Cassandra Mark-Thiesen qui, après celle de Bâle, travaille aujourd’hui à l’Université de Bayreuth, est née au Liberia. Elle étudie comment ce pays ouest-africain qui fait partie des plus pauvres au monde gère son lourd héritage. De 1989 à 2003, après un putsch militaire, il a vécu deux longues guerres civiles brutales qui ont fait près de 250 000 victimes. La moitié de sa population a été déplacée de force.
«L’Etat s’est rendu complice en ne punissant pas les anciens chefs de guerre et en les autorisant au contraire à briguer des fonctions publiques. Mais les appels à la justice des victimes ne se sont pas arrêtés», note Cassandra Mark-Thiesen. La gestion du passé doit avant tout se faire dans les écoles, les universités et dans l’espace public, selon elle. Or, les ressources et la stabilité politique ont manqué jusqu’à présent pour une culture du souvenir et de la commémoration menée par l’Etat. Et «alors que l’Etat a passé sous silence les récentes guerres civiles, il s’est concentré sur le rappel de l’histoire coloniale du pays», indique l’historienne.
Quand les voisins sont les auteurs
Selon une version simplifiée, il aurait été fondé au XIXe siècle par des esclaves noirs libérés des Etats-Unis. En réalité, l’American Colonisation Society fut à l’origine de ce projet. Mais ce printemps, le gouvernement libérien a annoncé la création d’un bureau des crimes de guerre et des crimes économiques, dont un tribunal spécial pour les crimes de guerre civile.
Cassandra Mark-Thiesen étudie comment utiliser la mémoire historique pour la politique et la reconstruction d’un Etat. Quand la culture mémorielle vise à la réconciliation, celle-ci prévoit en général le pardon des crimes commis. Mais il est moins aisé de mener un travail de mémoire sur des événements aux conséquences persistantes. La chercheuse pose des questions concrètes: «Comment se sent-on en vivant côte à côte avec d’anciens persécuteurs, voire quand on est sous leur domination? Qu’en est-il quand ceux-ci se montrent ignorants ou ne reconnaissent pas leur culpabilité? Et que signifie le fait qu’un Etat, qui devrait protéger la population, protège précisément ces auteurs?»
Le Rwanda est un exemple de tentative de réconciliation entre survivants directement touchés et auteurs. Ce printemps y a marqué les 30 ans du massacre de près d’un million de Tutsis et de Hutus modérés. Une des premières mesures fut de supprimer l’indication de l’appartenance ethnique dans les documents d’identité.
Puis le pays a suivi sa propre voie dans la gestion de ce passé en recourant aux tribunaux communautaires traditionnels gacaca remontant à l’époque précoloniale. Ils se réunissaient sur les lieux des faits et les accusés devaient répondre de leurs actes devant la population. Toutefois, les spécialistes ont tiré un bilan mitigé de ces tribunaux de profanes.
Les pays d’Amérique latine tels que le Chili ou l’Argentine en sont à un autre point dans leur travail mémoriel sur les dictatures militaires et les guerres civiles du passé. Ici, le souvenir des victimes prend de nombreuses formes, relève le spécialiste en littérature et en langues ibéro- romanes Jens Andermann, de l’Université de New York, anciennement à l’Université de Zurich. D’une part, il y a les initiatives émanant de la population telles que les manifestations. D’autre part, il y a les initiatives étatiques telles que les commissions vérité, les mémoriaux dans d’anciens centres de torture ou les pierres posées aux endroits où les disparus avaient été enlevés ou vivaient avant leur disparition.
Le travail de mémoire sur l’horreur a même pris la forme d’installations paysagères monumentales: l’auteur chilien Raúl Zurita a ainsi fait inscrire à la pelle mécanique un vers sur les victimes de la dictature dans le désert d’Atacama: «Ni pena ni miedo», soit: «Ni peine ni peur». Ce mémorial n’est visible que depuis les airs.
La culpabilisation collective comporte des risques
Pour Jens Andermann, la difficulté réside dans le fait que les crimes passés «ont souvent bénéficié du soutien de grandes entreprises, de partis, de médias et d’organisations de droite qui sont tous encore actifs aujourd’hui». C’est pourquoi il est difficile d’arriver à un consensus social sur le fait qu’il est inacceptable que l’Etat viole les droits de l’être humain.
Toutefois, dans toute la région et malgré leurs terribles expériences de douleur et de deuil, les victimes et leurs proches n’ont pas exigé de représailles, mais plutôt un travail de clarification au sein de la société: «Des milliers de personnes ont été bestialement assassinées au Chili et en Argentine, mais il n’y a pas eu un seul cas de vengeance extrajudiciaire contre l’un des auteurs.»
Jens Andermann voit par conséquent dans ces deux pays des exemples de réussite des cultures mémorielles. L’opposition aux régimes criminels a développé contre eux des images et des symboles très forts qui sont désormais utilisés dans le monde entier, à l’exemple des pancartes avec photos d’identité de personnes disparues ou des silhouettes blanches dessinées à la craie sur l’asphalte pour rendre tangible leur absence.
Les exemples de mémoire et de culpabilité collectives sont extrêmement variés. Appréhender la mémoire historique de manière théorique peut ici aider à s’orienter. C’est ce à quoi se livre le philosophe Benjamin Matheson de l’Université de Berne: «Mon objectif est de faire des propositions sur la manière dont les gens pourraient gérer et surmonter la culpabilité et la honte collective.» Il y a eu de nombreuses discussions sur les moyens des gouvernements de réparer les injustices passées. Mais la façon dont les individus assimilent un passé pesant est loin d’être clarifiée, dit le chercheur.
Est-ce que non coupable signifie non responsable?
Il en va de même pour ce qui distingue la culpabilité collective et la culpabilité individuelle et pour la question de savoir dans quelle mesure les personnes peuvent être considérées comme coupables de l’ensemble des actes d’un Etat ou seulement de certains d’entre eux. En outre, est-ce que la rédemption de la culpabilité signifie que vous n’êtes plus responsable de quelque chose dont vous étiez responsable auparavant?
Benjamin Matheson veut aussi savoir si et quand il est approprié de blâmer un groupe entier pour une injustice. Les mises en cause collectives de ce type présentent aussi des risques: «Des personnes peuvent être impliquées dans des crimes qu’elles n’ont pas du tout commis.» Et elles pourraient même conduire à de nouveaux génocides que les acteurs justifieraient par le fait que les victimes sont responsables d’un crime antérieur.